Pionnières et aventurières

Bonjour, bonjour,

Quand on regarde en arrière vers les années soixante-dix, on a le souvenir vibrant de cet appel du large que la beat génération a fait souffler sur une société bourgeoise qui s’endormait tranquillement le soir sur un canapé devant son écran de télévision.

Adolescente au cours de mes chères seventies, j’ai pris parfois des chemins aventureux, au guidon de ma moto ou le pouce levé au bord de la route, sac au dos, mais comme je n’étais peut-être pas si audacieuse que j’aurais voulu l’être, mes pérégrinations ne m’ont pas menée plus loin que la lisière du Sahara, dans cette belle ville d’El Oued dont je garde des images ô combien magiques, alors que mon projet était de prendre la piste mythique de Tamanrasset pour rejoindre Gao au Mali…

Alors, vous imaginez mon admiration pour celles qui ont emprunté « Les chemins de Katmandou » bien avant que le cinéaste André Cayatte n’immortalise Jane Birkin sur la route du Népal dans un film sur le mouvement hippy. Petite remarque en passant, je crois que ce réalisateur a réussi pour le panier d’osier ce dont n’osent même pas rêver les marketers actuels, le lancement d’un « it bag » pour les cinquante années qui ont suivi la sortie du film !

Ces exploratrices qui me fascinent furent des pionnières, en un temps qui laissait bien peu de place aux rêves d’aventures, surtout quand on naissait avec un handicap aussi terrible que celui d’être une femme… Il a fallu attendre longtemps, trop longtemps, pour qu’Alexandra David-Néel, Ella Maillart et Anita Conti soient reconnues au même titre que Jean Malaurie, Alain Gerbault ou Théodore Monod.

Toutes les trois sont parties avec des motivations très diverses, mais un point en commun, l’envie de conjuguer leur soif de liberté et leur désir de connaissances. Découvrir – et faire découvrir – un monde encore inexploré, le Tibet et sa civilisation pour l’une, l’Asie pour l’autre, les océans pour la troisième, tel a été le moteur de leur vie hors normes.

Pionnières et aventurières, elles sont le symbole de la liberté, la liberté de dire non à un destin tout tracé par leur famille, celle d’aller à contre-courant des idées de leur époque, et de se consacrer à leur soif d’aventures et de connaissances. J’ai choisi de vous parler aujourd’hui de 3 femmes dont la vie m’a fait tant rêver…

Alexandra David-Néel

Alexandra David-Neel, portrait en mendiante
Alexandra David-Neel déguisée en mendiante

Elle est morte en 1969, trop tôt pour avoir connu l’engouement du mouvement hippy pour l’Inde, le Népal et le Tibet, mais à l’âge de 101 ans, après avoir traversé des contrées plus que dangereuses dans des conditions à peine imaginables. Accompagnée de son futur fils adoptif, Aphur Yongden, jeune lama originaire du Sikkim, avec un équipement minimal, une nourriture rationnée, déguisée en mendiante pour ne pas attirer les pillards qui faisaient la loi sur les routes du Tibet, elle réussit à pénétrer dans Lhassa, cité interdite aux étrangers.

La lecture de son livre « Voyage d’une parisienne à Lhassa » permet de découvrir un Tibet loin des visions fantasmées des adeptes du flower power ! Parcourir en 1916 puis en 1924 ce pays en proie aux brigands, qui sèment la terreur chez des habitants par ailleurs pétris de superstitions, n’a rien d’une promenade de santé et on ne trouve pas dans le livre de quoi alimenter les clichés les plus courants sur le bouddhisme tibétain.

En effet, le Tibet, jusqu’à ce que le bouddhisme ne prenne la place de religion officielle, a eu pour principale culte le Bön, une croyance en des dieux, démons, magiciens et sorcières de toutes sortes qui les accompagnaient dans leur vie quotidienne, dans leurs aventures légales ou illégales. C’est dans son livre « Magie d’amour et magie noire » que l’on plonge le mieux dans cette religion ancestrale : écrit sous forme de roman, il est cependant le récit d’histoires authentiques racontées à Alexandra David-Néel par des lamas tibétains et si vous décidez de le lire, attendez-vous à frémir de peur … Actuellement, le gouvernement tibétain en exil tente de préserver la mémoire de cette religion, afin de sauver une identité culturelle déjà tellement menacée par l’occupation chinoise.

Alexandra David-Néel est un personnage absolument fascinant : fugueuse dès son plus jeune âge, anarchiste, cantatrice, écrivaine, féministe, bouddhiste initiée par des yogis tibétains, elle fait partie de mon Panthéon personnel, un culte qui n’a pas besoin de cérémonies mais que j’entretiens soigneusement !

Route d'Afghanistan
Route d’Afghanistan empruntée par Ella Maillart

Ella Maillart

Née en Suisse en 1903, Ella Maillart a en commun avec Alexandra David-Néel une jeunesse marquée par un désir absolu de liberté et une attirance pour l’Asie qu’elle parcourt au début des années 30, après un premier voyage à Moscou où elle se rend en reportage, avec l’aide financière de la veuve de Jack London, et où elle est accueillie chez la comtesse Tolstoï. Que de bonnes étoiles autour du premier voyage d’Ella…

Ella Maillart très jeune avait aussi une prédilection pour le sport, elle s’illustre dans diverses disciplines, le hockey sur gazon, le ski alpin et la voile, deux épreuves dans lesquelles elle participera aux Jeux Olympiques sous les couleurs de la Suisse. La marine suisse n’est pas un sujet de plaisanterie, on l’a vu il y a quelques années lors de la célèbre régate de l’America’s Cup !

Après avoir parcouru la Méditerranée avec trois amies, dont un périple sur un vieux thonier ragréé par elles, à 19 ans, elle est matelot sur des yachts anglais, puis exerce divers métiers qui la laissent totalement insatisfaite tant elle rêve de voyages et de navigation. Seul le reportage lui ouvre la possibilité de voyager comme elle l’entend, et elle commence à écrire, pour financer ses expéditions, et devient photoreporter. Son Leica et sa machine à écrire ne la quitteront plus.

En 1932, sac au dos, elle part pour le Turkestan, explore le Kirghizstan, le Kazakhstan, des contrées peuplées de nomades qui la fascinent, mais aux mains de seigneurs de guerre qui rendent les routes dangereuses et les étapes plutôt inhospitalières. Du haut d’une montagne, à 5 000 mètres d’altitude, elle aperçoit la Chine interdite où elle se promet de revenir. Une rencontre fut déterminante pour elle, celle du journaliste Peter Fleming, dont on dit qu’il fut aussi un espion britannique, avec qui elle réussira à entrer en Chine pour découvrir des territoires totalement inconnus des occidentaux.

En 1939, elle part de Genève en direction de Kaboul au volant de leur Ford avec sa compagne Annemarie Schwarzenbach, qu’elle tentera de libérer de l’emprise de la drogue, sans succès. Ella Maillart raconte ce voyage en Afghanistan dans le livre « La Voie cruelle »

Moines tibétains
Moines tibétains

Elle passe ensuite de nombreuses années en Inde où la mène une quête spirituelle orientée vers le bouddhisme, autre point commun avec Alexandra David-Néel, écrivant un jour à une amie « n’oublie jamais que nous ne serions rien sans l’Asie » et revient en Suisse pour s’installer en haut d’une montagne. Sa vie ne sera plus que des aller-retours entre la Suisse et l’Asie, et elle mettra toute son énergie à faire connaître les pays qu’elle a tant aimés et photographiés. Ella Maillart a fait don de plus de 20 000 clichés au Musée de l’Elysée de Lausanne. Elle meurt en 1997, à 94 ans, elle aussi après avoir eu une vie qui faisait frémir ses contemporains helvètes à l’époque, plus réputés pour leur sens de la finance que pour leur goût de l’aventure !

Anita Conti

Un peu différente est l’histoire d’Anita Conti, née en 1899. Son continent à elle, c’est l’océan, les océans, qu’elle ne se lasse pas de parcourir et dont elle permettra de dresser pour la première fois une cartographie détaillée, non du point de vue de la navigation, mais du point de vue des ressources halieutiques, c’est-à-dire de la gestion des espèces aquatiques, ce qui était absolument une première.

Avec Ella Maillart, elle partage une passion pour la photographie et la navigation. Pour elle, ce sera le monde de la pêche vers lequel se tourneront toutes ses aspirations, monde qu’elle a côtoyé dès sa plus tendre enfance en Bretagne. Première océanographe française, Anita Conti embarque très tôt sur des navires de pêche, adolescente pour le plaisir, puis plus tard pour étudier les ressources marines.

Bateau de pêche proche d'un iceberg
Bateau de pêche au Groenland

Anita Conti participe à une campagne de pêche à la morue dans l’Arctique, et dès 1939, elle pressent ce que la surpêche représente comme menace pour la ressource. La guerre arrivant, elle prend part à des opérations de déminage et embarque ensuite sur les bateaux de pêche français contraints de se rendre au large de l’Afrique pour continuer à assurer leur activité et l’alimentation des populations, car il était interdit – et plus que dangereux – de pêcher en Atlantique nord.

Elle décide alors d’étudier les techniques locales de pêche, et se passionne pour l’Afrique où elle sera d’abord chargée de mission pour le gouvernement algérien, puis consciente de l’état de malnutrition de populations pourtant proche de zones de pêches, elle s’attaque au vaste problème de la ressource et de la conservation du poisson pour alimenter durablement les habitants. Après la guerre, le gouvernement français cessant de financer ses expéditions, elle fondera alors sur ses propres deniers, des pêcheries, fumeries de poisson et se consacrera à l’étude de la valeur nutritive de chaque espèce pour identifier celles qui permettent de pallier les carences en protéines des peuples de Guinée, Mauritanie, Côte d’Ivoire…

Pêcheurs ghanéens
Pêche côtière au Ghana

Ecologiste avant l’heure, engagée, mettant toute son énergie à travailler sur la gestion de la ressource non pour le profit mais pour lutter contre la malnutrition, Anita Conti meurt en 1997 à Douarnenez, ce qui lui laissera le temps de constater tristement les ravages causés par la pêche industrielle, qu’elle dénonce dans ses nombreux ouvrages, dont « Racleurs d’océan ». Elle n’avait pas loin de 100 ans, elle aussi, et elle laisse un trésor de 45 000 photos d’une valeur scientifique inestimable. En Bretagne, Anita Conti fait l’objet d’une admiration qui lui vaut d’avoir son nom sur de nombreux établissements scolaires, médiathèques… et bien sûr quelques bateaux !

Voilà, j’espère que cet article vous aura plu, je ne pouvais pas ne pas parler un jour de ces trois femmes qui sont pour moi des héroïnes. Et vous avez vu à quel âge sont mortes ces femmes dont tout laissait à prévoir qu’elles trouveraient la mort prématurément sur une route déserte du désert de Gobi ou dans une tempête… L’écrivain Paulo Coehlo a sans doute bien raison de dire « Si vous pensez que l’aventure est dangereuse, je vous propose d’essayer la routine… Elle est mortelle »

Si j’ai renoncé à certains rêves, le plus souvent par manque d’audace ou parce que la vie s’était un peu compliquée, j’ai une fille, qui elle, est une vraie aventurière, elle n’a peur de rien, sauf des araignées, et encore, cela ne l’empêche pas de partir en expédition dans des endroits où pullulent des spécimens de taille à vos donner les pires cauchemars… Bref, inutile de vous raconter ici qui est mon héroïne préférée, vous l’aurez deviné sans peine 😊

Comme je n’ai pas dit mon dernier mot sur un ou deux voyages qui me tiennent à cœur, j’espère pouvoir un jour en faire le récit sur ce blog !

A bientôt, pour de nouvelles aventures 😉