Habitat partagé

Bonjour, bonjour,

Il y a bien longtemps, (mais alors vraiment longtemps !), je répondais à une petite annonce parue dans le magazine « Actuel » une revue née en 1967 et disparue en 1994, qui fut pour le mouvement underground ce que les réseaux sociaux sont pour nous aujourd’hui. Musique, art, bande dessinée, littérature, politique, ce mensuel nous permettait d’accéder à toutes les informations sur la contre-culture et les modes de vie nés des mouvements contestataires américains et européens.

Et croyez-moi, si « Actuel » était réédité, je ne suis pas certaine qu’il passerait la censure… En tous les cas, je vous laisse imaginer la tête de ma prof de maths découvrant une BD de Robert Crumb ouverte sur mes genoux pendant un cours consacré aux secrets de la trigonométrie. Et bien, je vous le donne en mille, qu’est-ce qui m’aura été le plus utile dans la vie, certainement pas la trigonométrie 😉

Donc, que disait cette annonce ?  A peu près « Cherche volontaires pour retour à la terre et vie en communauté, Ariège, Hautes-Pyrénées… ». Si finalement le projet n’a pas abouti pour moi, au moins quatre de ceux qui répondirent sont en effet partis s’installer en montagne dans une bergerie loin de la civilisation. Quelques temps plus tard, ils avaient l’air très heureux mais les années ont passé, et bien sûr, nous avons perdu le contact.

Or un phénomène nouveau prend de l’ampleur depuis quelques années, avec les écovillages ou écohameaux, les écoquartiers même dans les villes, partant de l’idée qu’il est plus intéressant de se regrouper pour vivre et construire autrement, et ça fonctionne !

Alors, titillée par mes rêves de vie alternative, enchantée de voir se concrétiser des idées dont je fus une fervente adepte, j’ai eu envie d’en savoir plus…

Habitat partagé, pour qui, avec qui, comment ? Utopie ou au contraire mode de vie d’avenir ? Est-ce un système collectif basé sur une vie en autarcie, ou peut-il se concevoir avec une part d’indépendance pour chacun, questions et éléments de réponse !

Habitat partagé et contre-culture

Dès les années soixante-dix, lorsque le mouvement de « retour à la terre » a fait son apparition dans les courants de pensée de la génération hippy, le modèle proposé était plus que de l’habitat partagé : il s’agissait de tenter une vie en communauté, en abandonnant la notion de propriété individuelle, un mode de vie proche des phalanstères et très inspiré à la fois par la pensée anarchiste et les penseurs de l’utopie.

Ce mouvement fut très critiqué par les militants de l’extrême gauche, qui côtoyaient dans les facs les adeptes de la contre-culture, les uns et les autres se rejoignant lors des grandes luttes comme celle pour la sauvegarde du plateau du Larzac ou contre l’implantation de centrales nucléaires.

L’idée finalement commune aux deux groupes était celle résumée par cette phrase de l’écrivain Ayerdhal, « Si le monde ne te convient pas, tu n’as qu’à le changer ». Mais là où les uns prônaient la lutte politique contre le système, les autres préféraient l’idée d’aller construire un mode de vie différent, « ailleurs », c’est-à-dire dans une nature supposée permettre de redonner une chance aux humains de redécouvrir une sorte de paradis perdu. Vision certes un peu simpliste, mais qui a le mérite de proposer de faire un pas de côté par rapport au modèle de société imposé.

La plus belle réussite est certainement celle de la communauté de Longo Maï, (« pour longtemps » en occitan), créée à la fin des années soixante-dix en Provence par de jeunes européens, qui a su mener de front un projet de vie communautaire et libertaire sans renoncer à un engagement politique qui s’est affirmé au travers d’un soutien actif et sans faille envers les victimes de conflits. Longo Maï a accueilli des opposants chiliens dans les années 70, des dissidents d’Europe de l’Est dans les années 80, des réfugiés venus d’ex-Yougoslavie dans les années 90, et je crois que nous devrions leur rendre un hommage appuyé à l’heure où le monde nous interdit parfois d’ouvrir nos bras et nos portes, comme l’ont fait Cedric Herriou ou d’autres accusés de « faciliter » le passage des frontières aux migrants qui ont fui tant de privations et d’exactions de toutes sortes…

Habitat partagé : en mode rural

Je pense que l’on doit beaucoup à Pierre Rhabi, pour s’être un jour convaincu que le colibri de la légende amérindienne avait raison de faire ce qu’il pouvait pour éteindre l’incendie en apportant sa petite goutte d’eau, patiemment et avec opiniâtreté… Quelle que soit l’opinion que l’on ait de ce penseur de l’agroécologie, assez controversé depuis quelque temps, on est obligé de constater que son action a entraîné une réflexion sur l’agriculture, le monde rural, et notre rapport aux ressources que nous offre la nature, concept développé sous le nom d’agroécologie.

Historiquement, le GAEC (Groupement Agricole d’Exploitation en Commun), représente une forme de communauté, souvent familiale ou en tous les cas reproduisant le modèle familial. La différence est que le GAEC est essentiellement fondé sur une association, visant à fonctionner sur un modèle économique viable, alors que l’écovillage se veut un mouvement global orienté vers la transition écologique.

Les écovillages ou écohameaux regroupent des individus ou des familles souhaitant construire un nouveau mode de vie : habitat bioclimatique, permaculture, agriculture bio, mise en commun des services essentiels à la vie du groupe tels que crèches, écoles, bibliothèque… Le Hameau des Buis en Ardèche, fondé par la fille de Pierre Rabhi autour d’une école, est devenu la référence dans ce domaine.

Nous avons en Anjou un bel exemple de ce que peut être un tel projet avec la Terre Ferme, un écohameau qui se construit sur la base de l’abandon de l’idée de propriété individuelle, la mise en commun des énergies, des moyens et des ressources.

En Europe, certains projets sont soutenus par le FSE (Fonds Social Européen), et partout dans le monde, le mouvement des écovillages s’étend, au Bénin, au Burkina, où le gouvernement a lancé un programme de financement de 2 000 écovillages.

Vivre en écovillage demande de partager plus qu’une vision du monde. Il est nécessaire pour réussir un tel projet d’avoir une réelle capacité à fonctionner collectivement, d’admettre que chacun contribue à hauteur de ses compétences et capacités aux activités qui font vivre l’ensemble des habitants du village. Vous l’aurez compris, individualistes s’abstenir…

Façade de la Maison Radieuse
La Maison Radieuse – Rezé (44)

Habitat partagé : en mode urbain

J’ai visité un jour la Maison Radieuse conçue par Le Corbusier à Rezé (Loire Atlantique). Il y avait là une vision de l’habitat collectif qui m’a enthousiasmée : une école sur le toit, des espaces de rencontre ressemblant à une place de village à chaque étage, un local de partage des objets (je dépose ce dont je ne me sers plus, je prends ce qui m’intéresse…). Et pourtant, malgré cette volonté de créer une vie en commun au sein de la Cité, chaque appartement est conçu de manière à préserver l’intimité de ses balcons et terrasses.

Façade d'un immeuble
Les résidences Kalouguine

A Angers, les résidences Kalouguine, du nom de leur architecte, sont un ensemble de logements sociaux conçu pour proposer un autre type d’habitat collectif, et cette cité permet à des familles de profiter d’un superbe parc de 4 hectares au cœur de la ville. Les habitants qui y ont partagé enfance ou adolescence, ceux qui y vivent encore se retrouvent sur Facebook pour parler avec émotion de ces résidences qu’on a parfois surnommé les résidences Barbapapa en raison de leurs formes arrondies.

Toujours à Angers, un concours récent a retenu six projets, dans lesquels des immeubles paysagers mélangeront logements sociaux, appartements pour personnes âgées, espaces de coworking, boutiques, et même pour l’un d’entre eux, une ferme urbaine. Angers, ville numéro un en 2018 des villes de France où il fait bon vivre, c’est une récompense qui me semble méritée, mais j’avoue manquer parfois d’objectivité !

Partout en France, pour des citoyens soucieux de concevoir un type d’habitat qui correspond à leurs attentes en termes d’environnement et de conception des espaces, l’habitat participatif est la solution qui s’avère de plus en plus recherchée. Elle permet en effet d’intégrer les contraintes financières, les règlements d’urbanisme – ces derniers s’étant ouverts aux nouvelles visions de l’habitat collectif – et la construction de bâtiments au bilan énergétique satisfaisant.

Le logement social bénéficie de cette réflexion qui amène les architectes à penser autrement les espaces de demain.

Retraite en habitat partagé ?

Si vous avez vécu cette période de fourmillement de la contre-culture, je vous imagine comme moi à l’âge où cheveux blancs et vie professionnelle à peu près terminée vous laissent parfois devant une foule de questions sur le sens de nos parcours. Et en train de regarder si par hasard… ce ne serait pas le moment de faire ce pas de côté que nous n’avons pas osé faire il y a 40 ans.

Certains sont en train de le faire, parce que leurs moyens financiers ne leur laissent que peu d’espoir d’un mode de vie satisfaisant. Pourvus d’une volonté de changer leurs habitudes, et plutôt que d’aller s’installer, en bons néo-colonialistes, en Thaïlande ou au Maroc pour y jouir de leur pouvoir d’achat, ou au Portugal pour échapper au fisc, ils sont déjà nombreux à réhabiliter une ancienne ferme, acheter un ancien domaine ou juste une très grande maison pour partager ensemble, non pas une fin de vie mais un nouveau mode de vie, communautaire et réfléchi, solidaire et engagé.

Leur force : le temps dont ils disposent dorénavant, et l’énergie intacte que donnent des idées nourries au fil des années de la lecture et de l’expérience. Beaucoup expérimentent autonomie énergétique, permaculture et partage des tâches, tout en maintenant un œil ouvert sur le monde et les nouvelles possibilités qu’une technologie adaptée peut apporter à ce mode de vie volontairement engagé dans une démarche de bien-être collectif.

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Village retraite en Angleterre

Cette idée de l’habitat partagé pour les seniors a donné également naissance à un concept de « villages retraite », implantés en milieu rural, une réinterprétation du concept de village, qui mêle habitat individuel et participation collective à des loisirs, sans oublier la mise en place de services adaptés, souvent nécessaires à partir d’un certain âge. Mais le risque est de proposer un modèle qui met à l’écart tout autant que la « résidence services » ou la maison de retraite et de ne pas satisfaire une génération qui n’a aucune envie de se couper de la vie sociale et culturelle…

En milieu urbain, on voit bien que le problème ne se posera pas comme dans une commune rurale déjà désertée. Si vous avez entendu parler de la Maison des Baba Yagas, croyez-moi, aucun risque pour ces femmes trépidantes de se couper de leurs concitoyens ! En tous les cas, un projet intergénérationnel me semble une vision beaucoup plus souhaitable qu’un concept qui viendrait à isoler encore davantage nos aînés.

Alors, on partage ?! En tous les cas, que ce soit en milieu rural, dans les montagnes de l’Ardèche ou dans une banlieue de grande ville, je me dis qu’on a tout à gagner à retrouver un mode de vie plus humain, qui passe par un habitat mieux pensé en terme de performance énergétique, par un modèle d’agriculture raisonné, par l’application de technologies nouvelles à la gestion maîtrisée des ressources, par le respect de l’environnement, et par un regain de solidarité entre les générations.

A bientôt,
Corinne