Les Rolling Stones

Bonjour, bonjour

1968, Paris est en feu et Jean-Luc Godard tourne « Sympathy for the devil – One plus One », un film où alternent les scènes d’enregistrement en studio de la chanson des Stones, et des séquences de combats de rue, des discours politiques. Si 1968 est l’année où la musique des Stones marque un véritable tournant avec la sortie de Jumpin’Jack Flash en 45 tours, puis de l’album Beggars Banquet, (mon Dieu l’attente insupportable entre la sortie du 45 Tours et celle du 33 Tours …), il marque aussi pour moi le début de la vraie vie, et je n’exagère pas 😉

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En 68, je n’ai pas l’âge de me trouver sur les barricades, mais je viens de décrocher le droit de vivre une grande aventure, un séjour linguistique en Angleterre,  supposé parfaire ma maîtrise de la langue. En réalité, mon anglais n’est pas si mauvais que cela si l’on considère que je connais par cœur les paroles de toutes les chansons des Stones, mais ce n’est pas le moment de s’en vanter, et je traverse le Channel avec une excitation facile à imaginer !

Les Rolling Stones et moi

Let me please introduce myself…

Ma découverte des Rolling Stones date de l’année où mes parents ont acheté leur premier poste de télévision, un modèle si vintage qu’il s’arracherait sans doute à prix d’or à la salle Drouot ! Je ne sais par quel miracle je me trouvais devant ce poste en noir et blanc à l’image tremblotante, quand une apparition à la limite du divin emplit la totalité de l’écran, une sorte d’ange blond à la frange lisse et au regard souriant.

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Brian Jones en 1965

Brian Jones avait en effet un visage d’ange, mais avec la sortie du film de Jean-Luc Godard, je m’aperçus vite que mon idole était un ange déchu. La drogue faisait de toute évidence des ravages d’une extrême et inquiétante rapidité sur son organisme fragilisé par l’asthme. Et  bien sûr, cela avait des conséquences sur sa musique…

Or, dans le film de Godard, c’est Mick Jagger qui « crève l’écran ». J’oubliai l’ange pour vouer un culte désormais exclusif à celui qui mena les Stones au firmament de la musique rock, et fait hurler les foules de bonheur depuis cinquante ans, chanteur et danseur sans pareil.

Une fidélité toutefois légèrement entachée car les années passant, le côté Sir Michael Jagger dont Keith Richards s’est tant moqué se mit à m’agacer prodigieusement, sans compter que côté fidélité, évidemment, Mick Jagger n’a jamais donné l’exemple.

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Keith Richards sur scène en 1972  ©CC BY-SA 2.0

J’ai éprouvé de plus en plus de tendresse pour Keith, sorte de phénix renaissant chaque fois de ses cendres, dévoré par l’alcool et la drogue mais se relevant toujours, passant un mois en cure avant de repartir en tournée. Il est pour moi, LE guitariste, celui qu’on ne pourra jamais remplacer, alors que les Stones ont remplacé successivement Brian Jones, Mick Taylor et même Bill Wyman, bassiste historique du groupe.

L’autre Stones irremplaçable, c’est Charlie Watts, le meilleur batteur du monde, une légende à lui tout seul, bien que le star system ne soit vraiment pas sa « cup of tea ». Si j’aime tellement Charlie Watts, c’est pour sa personnalité si peu conforme à l’image qu’on se fait d’une rock star, il est en effet l’homme le plus fidèle qui soit, marié depuis plus de 50 ans, appréciant plus que tout la vie en famille. S’il se fait un peu violence quand il s’agit de reprendre la route pour une nouvelle tournée, ne croyez pas que cela se ressente le moins du monde quand il est sur scène, et d’ailleurs, à l’applaudimètre, c’est lui qui détient tous les records !

Ma vraie fidélité, c’est donc au groupe entier que je la voue, à Mick Jagger, Keith Richards et Charlie Watts, sans oublier Ron Wood, toujours qualifié de « petit dernier », ce qui l’amuse beaucoup, lui qui a remplacé Mick Taylor, lui-même appelé après la mort de Brian, en 1974. Ron Wood est absolument fusionnel avec Keith, sur scène, on ressent une véritable osmose entre les deux, mais le fantôme de Brian Jones est encore parfois présent derrière le rideau…

Ladies and gentlemen, the Rolling Stones !

La première fois que j’ai vu les Stones sur scène, vous imaginez bien quel était mon état de fébrilité, c’était en 1970, au Palais des Sports. Paris toujours agité attendait le concert avec un frisson révolutionnaire, entretenu par les prises de position provocatrices des Stones, qui s’opposaient à l’image de « gentillesse » des Beatles.

Marketing intelligent de leur producteur Jimmy Miller, qui les a aidés à sortir de l’impasse musicale dans laquelle risquait de les entraîner l’album « Their Satanic Majesty Request », ou réelle adhésion aux idées de mai 68 ? La bonne réponse se situe probablement entre les deux hypothèses.

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Affiche du film Sympathy for the devil

En tous les cas, la présence de gauchistes dans la salle du Palais des Sports donna vite le ton, de même que celle des cars de CRS encadrant le quartier. On entendit des harangues de membres de la Gauche prolétarienne qui réclamaient la libération de militants, une intervention de Serge July, futur directeur du quotidien Libération, qui finit par « On a raison de se révolter », très en phase avec le thème révolutionnaire de « Street Fighting Man » qui clôtura le concert, que je passai accrochée au bord de la scène comme tant d’autres fans…

C’était pourtant après le terrible concert d’Altamont, mais le service de sécurité était assez peu présent, la jeunesse française ayant la réputation de lancer volontiers des pavés mais pas de transformer les salles de concert en territoires de guérilla urbaine, quoique… À Marseille, en 66, Mick Jagger avait reçu un projectile vraisemblablement lancé en direction d’un « représentant de l’ordre », mais en cet automne 1970, il ne semblait nullement inquiet devant le public parisien en délire.

J’ai revu les Stones plusieurs fois, mais j’ai cessé d’aller au concert quand le groupe a commencé à se produire dans des stades, quand le show à l’américaine est venu gâcher le plaisir de la musique… J’en parle dans cet article Les Stones et le foot 

Les femmes des Stones et moi

Some girls

Impossible de lire un article sur Mick Jagger sans y voir abordé le sujet de ses conquêtes féminines mais j’avoue que le sujet m’a toujours laissé assez indifférente, n’ayant aucun goût pour la presse people ni pour les potins.

C’est Keith Richards qui en parle le mieux, avec beaucoup d’humour : « toutes ses petites amies venaient pleurer sur mon épaule, et je leur disais, qu’est-ce que tu dirais à ma place, je suis collé à vie avec lui… »

Il raconte volontiers leurs premières années dans l’appartement de Chelsea, au 102 Edith Grove, où sans l’aide de quelques admiratrices pour payer le chauffage ou remplir le frigo, ils auraient connu de longues périodes de froid et de jeûne. Les premières groupies ignoraient qu’elles partageaient leur dîner et un peu plus avec les musiciens de ce qui serait un jour le plus grand groupe de rock du monde. Depuis, les groupies se sont succédées dans les hôtels de toutes les villes du monde, certaines épouses se sont lassées des infidélités de leur célèbre mari, mais cela ne change rien à l’histoire de la musique.

Pourtant, comment ne pas parler de Marianne Faithfull, la première, elle-même musicienne et chanteuse, actrice remarquable. Elle rencontra les Stones grâce à Andrew Loog Oldham, alors manager des Stones, qui lui confia la chanson « As tears go by » jugée trop sentimentale pour le public des Stones. Marianne est aussi l’auteur, et cela on le sait moins, de la chanson « Sister Morphine ». Marianne fut la compagne de Mick pendant plusieurs années, elle lui apporta sa culture littéraire et artistique et l’introduisit dans le milieu aristocratique dont elle était issue, comme avant elle une certaine Jane, fille de baron, qui inspira la chanson « Lady Jane ». Mick aimait les aristocrates, déjà…

Marianne Faithfull avait conquis le public des Stones et reste une chanteuse mythique. Elle sortira en novembre prochain un nouvel album, Negative Capability, enregistré avec Nick Cave. Après elle, l’arrivée de la belle Bianca Perez Morena de Macias, qui deviendra Bianca Jagger, ne séduisit pas les fans qui virent en elle une personnalité trop superficielle. C’est en partie vrai, tant elle fut de toutes les fêtes mondaines qui firent parler à l’époque, mais elle devint plus tard une militante politique dans son pays d’origine, le Nicaragua, où elle s’engagea notamment pour le droit des femmes. Puis vint Jerry Hall, compagne puis épouse en titre pendant près de 20 ans, mère de 4 enfants de Mick.

Brown sugar

Assez donc avec les petites amies d’un soir ou plus et les femmes de Mick Jagger. Toutefois il faut mentionner le rôle important que joua Anita Pallenberg dans la vie des Stones. Mannequin, actrice, elle fut d’abord la petite amie de Brian Jones qu’elle quitta pour Keith Richards, avec qui elle vécut près de 10 ans. Très liée aux artistes de l’underground new-yorkais, accompagnant le groupe dans toutes les tournées, elle fut une des égéries du rock des années soixante-dix, au point qu’on la nomma souvent le sixième Stones. Comme Marianne et Keith, elle n’échappa pas à la dépendance à l’héroïne et reste un symbole des années « sex, drug and rock and roll », si bien décrites dans le film « Performance » où on la vit dans les bras de Mick Jagger, et pas seulement pendant le tournage. Elle est morte il y a un peu plus d’un an, à soixante-quinze ans.

Je finirai juste ce paragraphe en évoquant celle pour laquelle ils eurent tous une passion, Tina Turner, l’explosive et fantastique chanteuse que les Stones ont contribué à faire découvrir au public lorsqu’elle était encore en couple, sur scène comme à la ville, avec Ike Turner, mais ceci est une autre histoire…

Les fans des Stones et moi

Gimme Shelter

« J’ai souvent pensé à me suicider, mais ça voulait dire rater le prochain Stones. »

Cette phrase révèle non seulement un goût musical très sûr 😉 mais aussi un humour qui me va droit au cœur, celui de Patti Smith, poétesse, peintre, musicienne, une sorte d’être idéal selon Cioran, « un ange dévasté par l’humour ».

Patti Smith, dont la vie mérite non pas un mais dix romans, tant elle a croisé tout ce que le monde du rock et de la contre-culture compte d’immenses artistes, est entrée en 2007 au Rock and Roll Hall of Fame. Pour cette occasion elle choisit de chanter « Gimme Shelter », une version qu’elle réussit à s’approprier superbement.

Dans mes rêves les plus fous, j’aurais voulu être Patti Smith, pour laquelle j’ai une immense admiration, et vivre avec Mick Jagger, enfin quelque temps seulement, parce que toute une vie, quand même, n’exagérons rien, on ne peut pas être fidèle longtemps à un infidèle, non ?!

J’envie beaucoup la magnifique Lisa Fischer, choriste en titre, compagne de toutes les tournées et diva de la scène au côté de Mick avec lequel elle donna parfois un spectacle très très chaud, notamment ce « Gimme Shelter » que je vous conseille …

Shine a light

Autre célèbre fan des Stones, Martin Scorcese, qui réalisa en 2006 le génial « Shine a light », avec, en présentateur aussi ému qu’on peut l’être, le président Bill Clinton himself, grand fan des Stones. En ouverture de la soirée, l’ex-président des Etats-Unis ne cache pas sa joie d’annoncer le concert filmé au Beacon Theatre de New York, concert dans lequel on voit en guest star une idole des Stones, Buddy Guy, ainsi que Jack Bruce des White Stripes et Christina Aguilera, pour un fantastique duo sur « Live with me ».

En France, au château de Fourchette…

Beaucoup, mais alors beaucoup moins connu, est un fan dont je suis obligée de taire le nom car il souhaite conserver l’anonymat, c’est le jardinier d’une résidence où je vécus quelque temps sur la côte atlantique. Originaire du petit village de TouraineMick Jagger possède un château, il m’a raconté plein d’anecdotes du temps où il secondait son oncle, jardinier en titre du domaine dans les années 80. Et toutes ces histoires montrent un homme charmant, respectueux du personnel à qui il offrait volontiers un verre de bon whisky, participant à la vie du village, fête du 14 juillet et mariages inclus. Ce qui me permet de raconter de temps en temps, « j’ai eu le même jardinier que Mick Jagger », avouez que ça fait classe 🤣

It’s only rock and roll…

Les années passent, ils sont tous septuagénaires, et malgré tout, ils sont encore capables de remuer des foules entières dans des tournées qui les amènent à traverser les pays et les continents. Ils vieillissent bien, comme le bon vin, ou plutôt le bon whisky, si l’on se réfère à la boisson préférée de Keith Richards, qui a abandonné les drogues dures, mais ne s’est pas mis à la verveine menthe pour autant.

Voilà, ce n’est que du rock and roll, mais j’aime tellement… Et ce n’est que mon deuxième article sur les Stones, j’avais promis de ne pas exagérer, mais le prochain est déjà dans ma tête 😉

A bientôt,
Corinne