Ma vie avec John F. Donovan

Bonjour, 

Cette semaine, j’ai vu pour la première fois un film de Xavier Dolan, incroyable… Enfin, maintenant, ça me semble inimaginable. Pourquoi ? Aucune réponse à cette question, sans doute juste personne pour vous dire « vas-y, c’est génial », enfin aucune raison particulière d’avoir manqué ou au contraire de n’avoir jamais raté un de ses films. Il y a des musiciens, des réalisateurs, des écrivains qu’on ne rencontre jamais, ma liste serait longue mais je suppose que la vôtre aussi. Hélas…

Ma vie avec John F. Donovan – je préfère le titre anglais de The death and life of John F. Donovan – a été plus ou moins bien reçu, passé au tamis des meilleurs critiques, ceux de Libération, de Télérama, des Inrocks en tête évidemment, d’où il est ressorti parfois laminé, broyé, parfois fier et entier, le combat habituel entre détracteurs et laudateurs…

Je n’avais donc jamais vu un film de Xavier Dolan. Cela dit, arriver vierge devant l’écran, à mon avis, ça n’existe pas, articles de presse parcourus sinon lus, réseaux sociaux, festivals… rien ne vous laisse totalement ignorant de ce qui se passe sur la planète cinéma. En plus, quand le personnage principal est interprété par Kit Harrington, évidemment, à moins d’avoir passé les dix dernières années de sa vie dans une grotte au fond des montagnes du Kazakhstan, tu n’arrives pas totalement sans arrière-pensée. Quoique… Renversement de situation comme on les aime au cinéma, mon meilleur ami, qui n’avait raté aucun film de Xavier Dolan, ignorait tout de l’acteur fétiche de la série Game of Thrones !

Alors, imagine, tu es assis au 5ème rang de ta salle de cinéma préférée – le 5ème rang, c’est un peu le tien, d’ailleurs – et le film commence. Le film commence et il te semble voir à la fois où on veut t’emmener et comment on va t’y emmener, sauf qu’en cinq minutes de projection, tu te rends compte que précisément, ce n’est pas tout à fait comme ça que ça va se passer.

Je m’explique. Il y a des scènes absolument attendues dans Ma vie avec John F. Donovan, beaucoup même, et je suppose que c’est ce qui a valu à ce film des critiques parfois acerbes. Pourtant, il y a tout le temps un décalage entre ce qui se rend visible en surface et ce que, derrière chaque plan, la caméra va détecter pour empêcher la machine de tourner en rond et nous interdire de suivre sans effort.

Et c’est toujours par le regard que cela passe : l’œil inquiet d’Amy, rôle tenu par Emily Hampshire, très convaincante, vers John, entre deux flashes sur le photocall où elle, la supposée fiancée, pose avec lui devant les photographes. Ou l’œil de la mère de John, l’incroyable Suzan Sarandon, dont le globe oculaire dérive littéralement de son orbite en fin de soirée, alcool et angoisse maternelle mêlant leur insoutenable douleur. Le regard de Barbara, son agent artistique, génialement interprétée par Kathy Bates,  qui bascule en quelques minutes du rôle de la femme d’affaire uniquement préoccupée de l’argent que lui rapporte son comédien vedette, à celui de la femme un peu maternelle aussi qui ne peut cacher sa tendresse pour le jeune homme qui se cache derrière la star. Elle sait et elle lui dit que celui qui ment à la face du monde certes impitoyable du star system ne fera que détruire son propre monde, rompre le cercle de ceux et celles qui l’aiment. Certains fuiront à la vue du drame qui se noue, et d’autres, la mère bien sûr, en premier, tenteront de mettre des remparts devant les malheurs qui s’annoncent.

Mère jusqu’au bout des ongles, celle de Rupert, Nathalie Portman, ne faillira pas malgré la descente aux enfers qu’on imagine être pour elle cette vie à Londres dans un appartement miteux, mère sacrifiée et sublime. Les yeux encore, ceux de Rupert, l’incroyable Jacob Tremblay, peut-être les plus immenses yeux que j’ai jamais vus, sont ceux de la souffrance d’un enfant jeté dans le monde sans pitié d’un collège étranger, mais aussi les yeux de l’amour que lui inspire John F. Donovan. Cet amour né devant une série télévision qu’on imagine sans ambition autre que faire de l’audience, lui inspire une lettre à son idole, qui, contre toute attente, lui répond. Cette correspondance commencée dès son plus jeune âge lui permettra de survivre, au sens propre, entre coups bas de ses condisciples et déconvenues de l’existence que sa mère essaie de lui éviter aussi maladroitement que possible.

Xavier Dolan aime ses acteurs, c’est ce qui me touche chez la plupart des réalisateurs, quand la caméra se pose avec amour sur des visages qui habitent tout l’écran . Xavier Dolan filme ses acteurs au plus près, la caméra accrochée aux reliefs, aux cernes, aux frémissements de paupières ou aux rides.

Dans Ma vie avec John F. Donovan, chacun des personnages aura son moment de vérité, dans une construction peut-être un peu trop évidente, c’est le seul reproche que je ferai au film, la mécanique un peu simple qui fait passer au premier plan, à tour de rôle, les acteurs du drame qui se noue autour de John. Mais les acteurs, tous extraordinaires, plaident l’un après l’autre, non pas seulement la cause de leur personnage, mais celui de tous les acteurs, de toutes les actrices, de ce monde qui peut les détruire d’une seule photo, d’une rumeur, d’un tweet, d’une indiscrétion.

Le jeune comédien qui interprète Rupert enfant est à lui seul un événement, une présence fulgurante, son rôle l’amenant à traverser toutes les épreuves d’un enfant malmené par la vie, un père absent, une mère s’interdisant maladroitement de vivre pour autre chose que son fils, une homosexualité assumée mais forcément – mal – dissimulée au collège où il souffre du mépris et des coups de ces tortionnaires du quotidien qu’on nomme à tort les « camarades » de classe.

La question de l’impossibilité pour John F. Donovan, idole figée d’un public de jeunes filles hystériques, de faire son coming out, est évidemment au centre du film. Mais le sont tout autant la vie ratée de Sam, la mère de Rupert, celle de Grace, la mère de John, celle d’Amy aussi, la fiancée sur papier glacé mais amie de toujours et jusqu’au bout, la vie aussi de Barbara qu’on imagine un peu triste malgré ses affirmations, seul agent d’Hollywood à n’avoir jamais fait fortune avec ses stars et dont on dit à la fois peu et beaucoup lorsqu’elle met John à la porte de son agence.

Alors, pour résumer, on voit dans ce film, d’un côté, l’univers des red carpets, entre virées en boîtes et séances photos, sur fond de musique mainstream, avec ces passages flous répétés, des séquences qui donnent parfois la sensation de voir se dérouler une série de clips, et de l’autre, la vie intime qui se déroule au fil des lettres échangées entre Rupert et John, jusqu’au jour où leur correspondance s’interrompra dans un moment où la vie de l’un comme de l’autre va basculer.

Et celui qui fait le lien entre ces deux univers, qui passe de l’un à l’autre et choisira, on le pense, on le souhaite tellement, celui de l’authenticité, c’est l’amant de quelques soirs, joué par Chris Zylka, qui refusera d’être l’amour caché de la star John F. Donovan, et dont on devine la souffrance palpable là aussi dans le regard.

Malgré ses lourdeurs, malgré son côté mélodramatique parfois irritant, Ma vie avec John F. Donovan est pour moi un de ces films que je qualifierais d’indispensable, pour le regard, celui que porte un réalisateur sur le monde, sur – ce qu’on devine aisément et il ne s’en cache pas – sa propre histoire, et sur le sentiment qui nous vient à la fin, que ce monde est en train d’avancer, certes à pas comptés, mais de manière évidente, vers ce que l’humain a de meilleur, la compréhension, l’ouverture aux autres et le droit d’aimer qui on veut.

Il y aura encore, hélas, sans doute beaucoup de victimes avant d’en arriver à ce monde meilleur, mais c’est ce que Xavier Dolan semble nous promettre, à travers le dialogue qui se noue entre Audrey, superbe Thandie Newton, la journaliste politique et engagée, si réticente au début de l’interview, et Rupert adulte, interprété avec beaucoup de finesse par Ben Schnetzer libéré par l’écriture d’un livre du poids de son enfance, compagnon heureux du jeune homme qui vient le chercher à la fin du rendez-vous avec son scooter dans une ville d’Europe de l’Est elle aussi libérée…

« Plutôt que l’amour, que l’argent, que la gloire, donnez-moi la vérité. » Le film s’ouvre sur cette phrase de Henry David Thoreau que tout nous invite à relire…